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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 17:21

Source : http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2007-11-29/la-prison-sans-barreaux/920/0/212250

 

C'est l'une des plus belles plages de Corse. Une langue de sable blanc qui s'étire sur une dizaine de kilomètres. Il est 11 heures et, malgré l'automne qui tire à sa fin, le soleil est généreux. Alignées face à la mer, douze cannes à pêche sont plantées dans le sable. Deux pêcheurs commentent leurs prises. Un superbe loup qu'ils cuisineront ce soir, peut-être au barbecue. Plus haut sur les dunes, contre la pinède, un homme tire sur sa cigarette, un bouquin entre les mains. Tandis que trois autres fixent en silence, comme hypnotisés, l'horizon bleu indigo. Partout où se porte le regard, on ne voit que des hommes. La plupart d'entre eux ont été condamnés pour viol, pédophilie ou inceste.

Vous êtes au centre de détention de Casabianda, à 70 kilomètres au sud de Bastia. Une prison unique en Europe, dont les détenus sont à 81 % des délinquants sexuels. Un centre pénitentiaire à ciel ouvert, sans miradors ni murs d'enceinte, sur 1 400 hectares de prairies et de forêts d'eucalyptus coupés en deux par la N 198. Dans le « quartier des étangs », le moniteur de sports arbitre un match de foot. Un peu plus loin, des détenus disputent une partie de tennis sur l'un des deux courts de la prison. Ici, on peut faire de la planche à voile, du VTT et même du golf. Pour l'administration pénitentiaire, Casabianda est une prison modèle qui contrebalance l'image des prisons françaises, vétustes et surpeuplées. Pour d'autres, en accordant un régime de faveur à ceux que la société considère comme des monstres, Casabianda est une aberration. « Je sais que certains désapprouvent l'existence d'un tel lieu », admet le directeur du pénitencier, Thierry Guilbert, un quadra à la mise soignée, qui flotte un peu dans son costume gris clair.

La priorité : acheter une montre, un réveil et une canne à pêche. Dans la hiérarchie des prisons, les délinquants sexuels, les « pointeurs », comme on les appelle, sont situés tout en bas. Ce sont les souffre-douleur des autres détenus. Jacques (1), la quarantaine, teint hâlé et barbe de trois jours, a été condamné à plus de dix ans, comme la majorité des 191 détenus. « Avant de venir, j'ai fait trois maisons d'arrêt, c'était l'enfer. Je n'allais jamais en promenade, je sortais le moins possible de ma cellule. Pour les gens comme moi, Casabianda est un truc mythique. Certains vous racontent que les détenus font ce qu'ils veulent, qu'ils ont même des voitures ! » Quand il s'est porté volontaire, sans trop y croire, Jacques n'en a parlé à personne, parce que « tout le monde sait quel type de prisonniers on envoie ici... »

A leur arrivée, tous les nouveaux passent par le bureau du directeur. « Je les avertis qu'en échange des conditions de détention exceptionnelles dont ils bénéficient ici, j'attends d'eux un comportement irréprochable. » Au passage, Thierry Guilbert délivre aussi quelques conseils. Pas de problème si les détenus veulent aller cueillir les champignons, mais c'est à leurs risques et périls : l'hôpital le plus proche se trouve à trois quarts d'heure. Idem pour les bains de mer, l'administration n'emploie pas de maître-nageur pour surveiller la plage... La dernière fois qu'un détenu s'est évadé de Casabianda, c'était il y a une vingtaine d'années, et il est revenu au bout de quelques heures. « On pourrait prendre un tracteur et filer, mais on ne le fait pas. Parce que c'est une chance d'être ici », explique Jacques. On comprend mieux cette phrase surprenante, lancée au détour de la conversation par le directeur de la prison de « Casa » : « L'évasion n'a jamais été mon souci . »

13 h 30. La sirène retentit. C'est l'un des trois appels de la journée. Les détenus se regroupent tranquillement sur la place d'armes, recouverte de gravillons et coincée entre deux gros bâtiments rectangulaires. « Les premiers jours, on a peur de louper l'appel, confie Antoine, un grand brun dégingandé en jogging Adidas et polo blanc, qui a été condamné à douze ans. Dans les autres prisons, t'as pas besoin de montre. Mais, à Casa, personne ne vient te dire : faut se lever, c'est l'heure de l'appel ou faut prendre la douche. Alors, en arrivant ici, j'ai fait comme tout le monde, je me suis rué à l'économat pour acheter une montre, un réveil et une canne à pêche ! » Dans les rangs, on compte trois nouveaux, arrivés ce mois-ci. « J'ai une tendinite à chaque genou. Quand vous avez passé plusieurs années entre quatre murs, vous ne savez plus mettre un pied devant l'autre. Je réapprends à marcher », se plaint l'un d'entre eux, un chauve à l'air déboussolé. Lorsqu'ils débarquent du ferry à bord duquel l'administration loue à l'année une cabine aménagée en cellule, c'est un peu comme s'ils mettaient le pied sur la planète Mars. « Il faut au moins une semaine pour s'adapter à Casa », souffle Antoine, d'un air entendu. Sylvain, condamné à dix-huit ans, une gueule taillée à la serpe que l'on dirait droit sortie d'une BD de Tardi, confirme : « Le plus gros choc, c'est de voir la mer avec l'horizon sans limites. T'es heureux et angoissé à la fois. Il n'y a plus de murs, plus de barreaux, tu ne sais plus où tu es. Tu es sonné. La première nuit, tu ne peux pas t'endormir. C'est trop calme. Il n'y a pas les hurlements, les détenus qui s'appellent entre eux aux fenêtres ou qui tapent sur les tuyaux pour communiquer. » Libérable en 2016, Sylvain est le bibliothécaire de la prison. A ses heures perdues, il joue aussi l'écrivain public tout en distribuant des conseils juridiques grâce au droit qu'il étudie par correspondance.

Des candidatures examinées à la loupe. A Casabianda, les détenus portent autour du cou la clé de leur cellule, d'ailleurs ils ne disent pas « cellule », mais « chambre ». « Quinze fois par jour, ils vérifient que leur clé est toujours là, car ils ont peur de la perdre », s'amuse l'un des 35 surveillants. La majorité d'entre eux sont corses. En poste à Casa depuis vingt ans, Barthélemy a oublié le poids du trousseau de clés qu'il portait accroché à la ceinture avant d'être muté ici. Alors que les prisonniers ont tous un couteau dans la poche, les surveillants, eux, ne sont pas armés. « Les détenus ne sont pas agressifs. Il n'y a jamais eu de mutinerie, quasiment pas de bagarres. D'ailleurs, on n'a pas de mitard », précise, avec un fort accent corse, le doyen des gardiens aux faux airs de Barthez. La menace ultime, c'est le transfert à la prison de Borgo, près de Bastia. C'est arrivé l'année dernière à un détenu, sur un total de onze infractions à la discipline. « Il n'y a quasiment pas de bagarres parce qu'on a de l'espace, qu'on n'est pas les uns sur les autres. Quand on ne veut pas voir quelqu'un, on peut rester des jours sans le croiser », explique Sylvain. Si le calme règne dans l'ancien bagne agricole créé par Napoléon III, c'est aussi en partie grâce au profil des détenus. « Les délinquants sexuels ne sont généralement pas en révolte contre la société. La plupart travaillaient, avaient une vie sociale, certains d'entre eux sont ingénieurs, médecins... », détaille Thierry Guilbert, le directeur du centre. Sans compter que les candidatures sont examinées à la loupe. « Tous ceux que nous accueillons ont séjourné dans d'autres maisons d'arrêt où leur comportement a été jugé compatible avec le régime de Casabianda. Et aucun ne souffre de troubles psychiatriques graves. » Paradoxalement, c'est l'arrivée, au nom de la mixité carcérale, de délinquants non sexuels qui a créé des problèmes. En trois ans, la part de ces derniers est passée de 13 à 19 %. Il s'agit aussi bien de petits délinquants que de criminels comme Jean-Louis Turquin, ce vétérinaire niçois condamné à vingt ans pour l'assassinat de son fils, qui a quitté Casabianda l'année dernière. « Ils sont moins coopératifs, ils jouent les grains de sable », glisse un surveillant. A Casa, entre les « moeurs » et les « non-moeurs », c'est le statu quo. Ce que confirme Antoine : « On ne vient pas se chercher, mais on s'ignore. » Au réfectoire par exemple, les « non-moeurs » ne s'installent qu'une fois que les « moeurs » ont rendu leurs plateaux.

Pour un surveillant de prison, l'affectation à Casabianda, c'est le bâton de maréchal que l'on décroche à cinq ans de la retraite. Même la ronde, toutes les heures et demie, sert plus à dissuader les intrus qu'à surveiller les détenus. « L'été, nous sommes obligés d'éloigner les jeunes filles un peu dénudées qui viennent profiter de la plage », s'inquiète Christian, le chef adjoint de la détention. Il y a bien deux panneaux de chaque côté de la plage, mais ils se contentent d'un sibyllin : « Propriété du ministère de la Justice, défense d'entrer ». La vraie menace, ce sont les nationalistes, qui ont déjà plastiqué le site plusieurs fois. Le dernier attentat, en août 2003, a fait voler en éclats le mess du personnel. « Il faut comprendre que certains s'énervent, commente Joseph Colombani, l'un des éleveurs du coin, par ailleurs président de la FDSEA de Haute-Corse, principal syndicat agricole. Casabianda est le dernier confetti de la France coloniale. L'Etat français y met ses indésirables : les pédophiles et toutes sortes de détraqués. On les envoie en Corse comme autrefois à Cayenne. » Dans la région, la prison alimente les conversations. Beaucoup sont persuadés qu'on leur cache des choses. « Après leur peine, certains détenus s'installent ici. Les gosses dans les HLM, à côté de chez moi, ont la consigne de faire attention. Ne cherchez pas à avoir des confirmations à la gendarmerie, vous n'en aurez pas, c'est le black-out... » Mais pour Ange Fraticelli, le maire d'Aléria, dont une trentaine d'administrés travaillent pour le centre de détention, « tout ça, c'est des rumeurs ». A peine concède-t-il « un problème avec les sangliers de Casabianda » - classée réserve de chasse - qui ravagent les champs de maïs alentour. L'édile milite pour la réouverture du village de vacances que le centre de détention accueillait jusqu'en 2001. « Initialement il était géré par les oeuvres de l'administration pénitentiaire. Il a fermé après un attentat et une enquête de la Cour des comptes. »

Une chose est sûre, le domaine de Casabianda attire les convoitises. A commencer par les promoteurs, qui lorgnent sur ce coin de paradis les pieds dans l'eau. Il y a une dizaine d'années, l'administration pénitentiaire a donné au Conservatoire du littoral 400 hectares, autant d'espaces protégés censés tenir à l'écart les spéculateurs, comme la gousse d'ail éloigne les vampires. Surtout, les 627 hectares de terres agricoles de Casabianda en font l'une des plus grandes fermes de Corse. Qui plus est, entièrement bio. « On a 700 cochons et 1 200 brebis, mais nous ne sommes pas en concurrence avec les producteurs locaux », s'empresse d'indiquer Francis Vieles, le régisseur de Casabianda, à la soixantaine élégante. Pas question de toucher à la charcuterie ou au fromage corses. « Nous sommes le premier producteur de lait de brebis sur l'île, mais ce n'est pas un problème, puisque la Corse est déficitaire. » Les 169 000 litres vendus chaque année servent à faire le fameux brocciu. « Casabianda est à l'origine du renouveau de la brebis de race corse », se félicite cet ingénieur agronome, docteur en droit. C'est également ici que se retrouvent, chaque année pour les saillies, les étalons du haras d'Uzès et les juments, amenés par tous les éleveurs de la région. Le centre de détention est aussi le premier fournisseur de bois de chauffage en Corse, grâce à ses 600 hectares d'eucalyptus, où oeuvrent une douzaine de détenus bûcherons, payés à la tâche. Une soixantaine d'autres s'activent dans les champs, pour 9 à 25 euros par jour. Les postes les plus demandés par les prisonniers sont ceux de conducteurs de tracteur ou de moissonneuse-batteuse.

« On est autonomes, on part avec notre casse-croûte. » A la bergerie, sur les hauteurs du domaine, deux détenus ramènent le troupeau. Il est 15 heures. Depuis le matin, ils ont parcouru une dizaine de kilomètres à travers champs. « On est autonomes, on part avec notre casse-croûte, précise l'un des bergers, Sébastien, 32 ans, un grand mince avec une queue de cheval en salopette bleue, libérable fin 2009. Le chien ne nous sert à rien, c'est nous qui allons chercher les retardataires. » « Les bergers de Casa sont recherchés dans toute la région, souligne Francis Vieles. Lorsqu'ils repartent d'ici, ils savent mener un troupeau, soigner les brebis malades ou castrer les mâles. » Sébastien, lui, considère le métier de berger comme une parenthèse pour se reconstruire. « Quand on part avec les brebis, on est seuls face à la nature, on peut méditer. Il y a deux façons de vivre sa prison. Soit se lamenter tous les jours et lorsque l'on sort, au bout de dix ans, on n'a pas avancé d'un iota. Soit profiter de chaque moment pour guérir. » Cet ancien grossiste en reptiles dans la région de Marseille se destine au théâtre. En prison, il a écrit une pièce, montée avec 14 autres détenus, et vient d'en terminer une autre sur le thème de la relation amoureuse. Cet été, la troupe a pris le car avec trois accompagnateurs pour se produire à Solaro, le village d'à côté. « On observait les gens pour voir les regards qu'ils portaient sur nous, comme si l'on avait le mot Casabianda gravé sur notre front. Finalement, ça s'est bien passé, on nous a même demandé de revenir jouer. » Depuis un an et demi qu'il est ici, Sébastien a le sentiment d'avoir fait « des pas de géant ». « Grâce à la liberté dont on jouit, j'ai regagné en autonomie. J'ai aussi retrouvé un peu ma dignité, il n'y a pas d'oeilleton aux portes des cellules et les gardiens vous disent bonjour. Ici, je suis redevenu un être humain. » De l'aveu même du directeur, les fouilles des cellules sont « symboliques » : « Ces visites sont avant tout l'occasion de parler avec le détenu et de vérifier l'état du matériel électrique. » C'est à Casabianda qu'ont été installés les premiers parloirs familiaux qui permettent aux prisonniers d'avoir des relations sexuelles. Deux petits pavillons près du poste de garde accueillent chaque mois une trentaine de familles. Dans trois semaines, Sébastien reçoit sa petite amie. « Cela fait trois ans que je ne l'ai pas vue... »

Le revers de la médaille, c'est l'éloignement. « Pour un détenu, venir ici signifie se couper encore un peu plus de sa famille, s'inquiète Nicole, l'assistante sociale, une quinqua à lunettes rectangulaires, cheveux châtains coupés au carré. Beaucoup ne bénéficient d'aucune visite. Or, l'une des clés de la réinsertion est de pouvoir compter sur ses proches à la sortie, un défi pour le délinquant sexuel, qui est en général rejeté par son entourage. »

A 17 h 45, la sirène sonne le dernier appel de la journée. Les détenus ont jusqu'à 21 heures pour réintégrer leur bâtiment de détention dont un gardien fermera la porte d'entrée à double tour, tout en sachant qu'il n'y a pas de barreaux aux fenêtres, juste des moustiquaires. Reste la question qui brûle les lèvres : les détenus qui passent ici sont-ils moins dangereux à la sortie ? Bizarrement, personne n'est capable de vous répondre. Depuis presque trente ans que Casabianda s'est spécialisée dans les délinquants sexuels, aucun bilan n'a jamais été établi. « Quelqu'un qui vient ici en ayant entamé un travail sur lui-même a une chance de progresser et de se mettre à l'abri d'une récidive. Le problème est que beaucoup sont dans le déni, s'alarme Nicole, l'assistante sociale. Personne ne peut dire à 100 % qu'Untel ne récidivera jamais. Ici, on ne fait pas de miracles. » Emile Louis en est la démonstration. Condamné à vingt ans pour avoir violé et torturé sa femme et sa fille, puis à la perpétuité pour le meurtre de sept jeunes filles handicapées mentales, le « monstre de l'Yonne » a pourtant, après une condamnation en 1983 pour attentat à la pudeur, séjourné à Casabianda, où il a laissé le souvenir d'un détenu modèle... L'an dernier, la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales de Haute-Corse soulignait dans un rapport d'inspection sur Casabianda : « Compte tenu de la population incarcérée, la prise en charge psychiatrique est désastreuse. » Une carence que pourrait en partie combler « l'injonction de soins », qui conditionne désormais les remises de peine et les libérations conditionnelles au suivi d'un traitement.

Le soleil est presque couché. Sur la plage, Yvan vient relever sa ligne une dernière fois. En espadrilles et sweat siglé « L'empire du foot », ce quinqua condamné à neuf ans, qui va bientôt être libéré, est sans illusions sur son avenir. « On vous maintient dans un faux paradis, puis on vous jette dehors sans un sou en poche. A part berger ou ouvrier agricole, ce n'est pas avec ce que j'ai appris ici que je vais trouver un travail. » Et d'ajouter après un silence : « Le problème, c'est qu'il va falloir sortir... »

 

argent Konk

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